Ce soir je vais vous raconter une histoire, vraie comme toutes les histoires. M’écouterez-vous ? Je ne le sais pas et peut-être est-ce à moi que je veux la dire. Mais si vous m’écoutez, faites-le avec votre cœur.
Hier, j’ai repris la route que j’avais depuis longtemps oubliée. Petit à petit, j’ai reconnu la ligne de chaque coteau, la dentelle de chaque clocher. La vallée s’ouvrait devant moi pour m’absorber, me ramener là où est ma source, mon être le plus primitif. J’ai retrouvé le chemin de la rivière et elle m’a amenée jusqu’à la maison nichée au creux de la roche. J’ai ouvert les volets et les fenêtres et l’ai laissée s’emplir des senteurs des champs, comme un poumon trop longtemps opprimé. Je suis sortie et me suis adossée à la roche, tout à côté d’elle. Des chevilles à la tête, j’ai tant pesé que je sentais la pierre m’égratigner, jusqu’à ne plus faire qu’une, elle et moi …. Le soleil me caressait et le bruissement léger du silence montait de la vallée pour m’envelopper. Avez-vous déjà ressenti la puissance des éléments vous envahir, converger vers vous, comme si vous étiez le centre, le réceptacle où se nouent les forces de la terre et de l’air ? Il y a des lieux particuliers pour chacun, je crois, et celui-là est le mien, celui qui me régénère. Si vous n’avez encore jamais vécu un instant comme celui que je décris si pauvrement, vous devez me croire folle ! Il n’en est rien. Je sais que bientôt je reviendrai dans la maison de mes ancêtres pour un sabbat primitif ! Vous ai-je dit, que ce lieu dont je suis née, était, bien avant l’ère chrétienne, un lieu de culte dédié à la déesse mère, à la femme, et que certains rites ont perduré jusqu’au XVIIIème siècle ?
Aujourd’hui, je suis entrée dans l’église du village où je n’étais pas revenue depuis le jour déjà lointain de mes noces. Le soleil jetait des taches rouges, bleues, jaunes sur le cercueil de bois blanc comme un hommage au sourire que j’ai toujours vu éclabousser le regard bleu de l’homme simple, droit et bon auquel il nous fallait dire au revoir. Un homme qui, plus que tout autre, souriait en silence pour mieux donner. Et puis nous sommes allés le coucher dans sa terre, tout à côté du cœur du village. Les chevaux, dans le champ voisin lui ont fait cortège. Son épouse et sa fille étaient belles, comme le sont les femmes qui savent donner la vie et tenir la main de ceux qui la quittent.
Je suis repartie. J’ai choisi Rachmaninov pour traverser la vallée et la quitter de nouveau. Le soleil, énorme boulle rouge, s’était posé sur l’horizon alors que déjà, la brume, comme des écharpes de fées, flottait au-dessus de la terre.


Merci de l'avoir dit