Publié dans : Pudeurs et impudeurs - Communauté : A fleur de peau
28 avril 1986, 20h00. Il y a quatre heures, j'ai mis au monde mon premier enfant.
Ma petite fille. Les mots sont pauvres, défaillants pour dire, la peur de la future mère, l'expérience unique, sidérante de sa propre naissance, quand le corps, les corps prennent les commandes,
puis l'émotion absolue, pure, au premier vagissement, devant le visage tout rond, la bouche grande ouverte qui absorbe le monde, d'un seul coup, dans un seul cri ...
Tout le monde est parti, le papa, les grand parents, à grand peine, ne pouvant se détacher de ce tout petit, tout neuf, promesse d'un monde qui se renouvelle.
Je suis seule, Camille est si petite que l'équipe de pédiatrie a préféré la garder pour la nuit.
Un peu flottante, je me dis qu'il est l'heure de reprendre contact avec le monde. J'attrape la télécommande, c'est l'heure du JT.
Tout d'abord, je ne comprends pas ces images grises, floues qui envahissent l'écran. Des bâtiments industriels vides, comme cendrés. Des non-lieux auréolés de mort, sortis de nulle part
et projetés au coeur de nos quotidiens.
Les commentaires sont décousus, ne donnent pas prise à la pensée, laissent seulement saisir une tension extrême, une sidération qui est comme le négatif de celle tellement vivante que j'ai vécue
quelques heures plus tôt. Éros et Thanatos. Cela je le saisis très vite. Je le ressens profondément.
Petit à petit les
mots se fondent aux images et je comprends : Tchernobyle, il y a deux jours .....
Année après année, j'ai vu ma petite fille grandir, rire, danser .... puis farder
ses yeux ....devenir la jeune femme drôle, volontaire, généreuse qu'elle est aujourd'hui.
Pas une année sans penser à cette soirée, aux mensonges découverts ensuite, aux mères de ces enfants vus et revus .... surtout aux mères de ces
enfants.
Devenir mère, être mère, enfanter, donner, transmettre la vie, dans un monde qui a, à ce point perdu le sens du sacré le plus élémentaire, dont les Lumières vacillent si dangereusement
....
Être mères quand même, inventer les réponses, vaille que vaille, ravaler les larmes, essuyer les pleurs, accueillir les rires, y répondre et être ensemble, mères pour que demain ait une
chance.


Vous l'avez dit !