Jeudi 21 juillet 2011 4 21 /07 /Juil /2011 10:24

Publié dans : Les questions importent plus que les réponses - Communauté : Vive le désordre !

« La jeunesse d’aujourd’hui aime le luxe, elle manque de tenue,

raille l’autorité et n’a aucun respect pour ses ainés. » Socrate


Je ne sais pas de quels noms, les jeunes et leur étrangeté étaient affublés par les contemporains de Socrate, mais il semble très clair que le problème posé par les Apaches, Zazous, J3, blousons noirs, Hippies, Punks et autres cailleras est totalement atemporel !

Génération après génération, la jeunesse habite un monde à part, enkysté dans le nôtre sans être pour autant, réellement intelligible. Enkystée mais non cachée, la sphère « jeune » évolue dans une bulle transparente, s’exhibe et reste intouchable. Entre innocence et égarements elle nourrit l’ambivalence à son égard.

 

« La jeunesse » : un fantasme d’adultes ?

Parce que la jeunesse est, entre autres choses, un fantasme d’adultes, la dualité de cet âge révèle avant tout l’ambivalence de ces derniers et souligne leur sentiment d’étrangeté face à ces enfants qui sont les leurs, mais aussi autres quand ils détournent les valeurs transmises et recomposent les rapports au monde. L’inquiétante étrangeté de la jeunesse tient aussi à cet appel à se souvenir de ses propres passages de chaque côté des miroirs ….

C’est dire si elle fascine. Sans relâche.

Et si l’impressionnante cohorte de « spécialistes », allant des sociologues aux divers praticiens en passant par des « icones » autoproclamées, s’échine à rationnaliser, à donner des clés, c’est finalement pour creuser inlassablement les deux mêmes sillons. Capture 2

 

La jeunesse est le temps de tous les possibles, elle est le temps charnière d’une vie, celui qui potentialise l’énergie créatrice

Là réside l’attrait inégalé de la jeunesse, sa désirabilité. Ce qui suffit à justifier la manière dont elle est hissée au rang de moteur de la dynamique des évolutions sociétales, et de modèle dans le jeu des identités générationnelles.

Ce qui fascine et retient sur ce registre très aspirationnel, est la puissance pulsionnelle de cette période de la vie et sa capacité à s’exprimer tant le domaine de l’émotion et de la sensation que dans celui de l’action.

Le temps de la jeunesse passé, il en reste, marqué de façon souvent indélébile, des désirs d’accomplissement, d’engagement, qu’il a fallu, peu ou prou, sacrifier au principe de réalité. Il en reste aussi la certitude parfois viscérale que ce n’est que partie remise …. Pour la génération suivante, ou pour soi, par la grâce d’une jeunesse préservée, retrouvée… là se niche la fascination pour la jeunesse, et la tentation de la vampiriser réduite généralement à sa simple instrumentalisation. 

 

La jeunesse, une cohorte ingérable qui met en péril la stabilité des repères institués.

Dans le même temps, la jeunesse est vilipendée et crainte. La face noire de sa puissance créatrice est alors mise en exergue et contribue à nourrir un imaginaire collectif ou l’aptitude à l’action, de créatrice devient destructrice.

La jeunesse devient une masse en mouvement qui s’empare des certitudes admises et des manières de les faire vivre pour les balayer, plutôt que de s’y adapter. 

 

 « L’adolescence » : une réalité très concrète

La réalité est moins romantique et plus complexe que la dualité retenue par l’imaginaire adulte et relayée par les médias et médiateurs de tous ordres.

A l’idée de « jeunesse » très conceptuelle, préférons celle d’adolescence, dans le sens très actuel qu’elle revêt, soit une phase du développement de chaque individu. Mais pas n’importe quelle phase, l’une des plus importantes d’un point de vue psycho-sociologique, puisqu’elle conduit de l’état d’enfance à celui d’adulte ;  l’une des plus aigüe aussi parce qu’elle se développe et se résout sur très peu de temps, même dans un contexte culturel et sociétal qui tend à en allonger la durée pour des raisons complexes, où se jouent les équilibres économiques et identitaires entre les générations.

L’adolescence est donc un temps de transition, mais qui s’apparente plus à la traversée de sables mouvants qu’à  un âge d’or ! Rappelons en quelques mots – et de façon aussi schématique que parcellaire - ce qui se passe durant cette poignée d’années et comment s’articulent les différents registres d’évolution.

 

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S’il est confortable de représenter ces évolutions conjointes de façon linéaire, la réalité est bien entendu plus complexe. Les registres d’évolution sont étroitement inter-dépendants et dans le même temps jouent leurs partitions à des rythmes relativement autonomes, le calendrier de l’ensemble du processus étant largement individuel.

De plus, la pression de l’environnement au prétexte d’une inquiétude légitime des adultes pour l’avenir, est majeure, alors que le présent requiert toute l’attention et l’énergie de ces mutants en phase aigüe d’éclosion que sont les adolescents.

 

 A chaque génération adolescente son génie propre, soit son inventivité pour s’adapter à la spécificité du contexte du moment

Cette pression de l’environnement est essentielle, elle donne à la fois un cadre temporel et une perspective, gérant le risque de chaos toujours présent à l’adolescence et inscrivant « l’évènement » dans une trajectoire globale qui lui donne du sens.

L’environnement, le temps sociétal de chaque « jeunesse », offre une grille de lecture et dans le même temps, influe, voire détermine, le déroulement et le mode de résolution de chaque « adolescence », au sens générationnel.

Loin de moi, cependant, l’idée d’un déterminisme rigide ! L’adolescence est par essence le temps de la flexibilité, de l’adaptation et de la créativité. Chaque génération adolescente a su, sait et saura détourner les cadres qui lui sont proposés, voire imposés, et redéfinir un rapport au monde renouvelé.

La jeunesse est par nature et par pulsion révolutionnaire, souvent à son insu ! Qu’il s’agisse de grand soir ou d’aménagements du quotidien ! On peut d’ailleurs se demander si l’une de ses fonctions ne serait pas justement d’être le laboratoire des évolutions nécessaires ….

Prenons trois exemples de générations jeunes contemporaines ;  arrêtons-nous un instant sur ce qui participe à leur génie et à leur identité, avant de nous consacrer à la génération 2112. 

 

les années 60 : yéyé et blousons noirs, l’insouciance légitime.

La génération du renouveau, de tous les renouveaux. Les jeunes qui sont entrés dans l’adolescence au début des années 60 ont eu la lourde tâche d’inventer l’adolescence moderne !

Leurs parents étaient entrés en adolescence et en guerre dans le même temps et le même mouvement. Leurs grands frères vont à la fois :

·         « absorber » les évolutions de l’après-guerre qui ouvrent une ère nouvelle – les promesses économiques et sociales dès l’aube des Trente Glorieuses (dont les lois sur la protection de l’enfance), l’avènement des sciences sociales – et l’émergence d’une réflexion sur la jeunesse en tant que génération à part entière

·         Clore le cycle des tragédies en se trouvant engagés (80% des garçons d’une classe d’âge mobilisée et partie en Algérie !) dans une guerre d’un autre temps.

Les adolescents des années 60 vont se voir offrir le temps et le droit à l’insouciance. Ils vont s’en emparer et s’en servir comme matrice d’une réalité inséparable de l’idée même d’adolescence : la bande de copains.

Deux modes d’expression vont s’imposer : la musique comme lien et liant, le cinéma et sa capacité à offrir des figures mythiques. Salut les Copains, les Chats sauvages et les Chaussettes Noires d’un côté ; James Dean, Elvis, les Sharks et les Jets de l’autre …. Mais toujours la présence de la bande comme une entité à part entière, de sa version la plus sucrée à la plus inquiétante.

Une autre dimension, constitutive de « la bande » et adossée puis renforcée par le développement rapide de la société de consommation, est à noter dès cette décennie : l’importance de l’image, du look, au-delà du signe de reconnaissance, comme signe d’identité

 

 

Les années 70 : utopismes et puissance de la masse.

La génération qui devient adolescente à la fin des années 60 et au début des années 70 va opérer un virage en épingle à cheveux, sur lequel il n’est sans doute pas utile de revenir, sauf à rappeler deux ou trois choses :

·          les enfants du Baby Boum sont très nombreux et modifient sensiblement les équilibres démographiques déficitaires depuis des décennies. Leur importance numérique font d’eux une génération présente à tous les niveaux de la société, de leur enfance jusqu’à aujourd’hui. Cette hyper présence donne à cette génération  une image d’elle-même sur le registre de la toute-puissance, apte à s’emparer des acquis et valeurs reçus en héritage. Et à en disposer.

·         Une génération qui a posé les idées comme principe de réalité et remis en question – et en balance – le matérialisme et son opérationnalisation économique, le capitalisme.

·         Une génération qui, au détour d’un militantisme souvent sincère pour un humanisme à réinventer, a posé les bases d’un individualisme qui deviendra le principe de réalité des décennies suivantes.  

 

 

 Les années 80/90: de la nostalgie à l’infantilisme

Les adolescents de la fin du millénaire ont du s’inscrire dans un monde immobile ne sachant plus que psalmodier le mot « crise » ! Si la première crise pétrolière de 1973 a marqué le début de cette nouvelle ère, la prise de conscience ne s’est réellement opérée qu’au milieu des années 80 avec la montée du chômage autour de 10%.

La génération qui entre dans l’adolescence au cours de la décennie suivante va apprendre la précarité et tenter de s’y adapter. Elle va renoncer à construire des projets à long terme – tant professionnels que personnels – et s’inscrire dans deux tendances dont les marques vont savoir s’emparer :

·         le cocooning et la volonté de profiter de l’instant présent et du cercle des proches.

·         L’enfance, comme un paradis perdu.

A cela deux conséquences :

Ø  Une manière de recomposer les valeurs de solidarité et d’entre-aide à l’usage d’un individualisme « protectionniste » : la solidarité mais seulement au sein du cercle des proches

Ø  Une « fétichisation » des idoles de l’enfance via des produits dérivés, des rééditions, des usages détournés : de Dorothée à Casimir et les Chupa Chups qui envahissent les boites de nuit ...

Notons cependant, que ces adolescents-là, sont aujourd’hui de jeunes parents qui réinventent l’autorité parentale et la responsabilité d’éducateurs.  

En réponse au monde immobile et terrorisé de leur adolescence, ils dressent pour leurs enfants, des remparts protecteurs derrière lesquels ceux-ci peuvent prendre le temps de grandir. Ils sont des parents revendiquant leur caractère traditionnel, qui n’hésitent pas à imposer des règles, à demander l’obéissance sans renoncer au dialogue. A leur manière douce et intimiste ils semblent bien être à même de clore le chapitre des années 70.

casimir  

 

 La génération 2012

Qu’en est-il de la génération actuelle ? Quel est le génie particulier des adolescents d’aujourd’hui ? Il est trop tôt pour le dire mais pas pour identifier les spécificités de leur « être  au monde"

 

Digital native

C’est une première évidence, cette génération est née « digitale » ! Sa réalité est, du point de vue des plus de 25 ans, naturellement augmentée ! Ils se sont emparé de moyens technologiques qui semblaient encore très expérimentaux et ludiques quelques années auparavant et les maîtrisent totalement, ce qui leur permet de les faire accéder au statut d’outils avec toute la dimension humaine qui est associée.                                               

Les conséquences sont majeures dans le sens où ils rendent légitimes en les banalisant, les représentations et les pratiques issues de la virtualisation du quotidien. Citons simplement les plus immédiates, largement analysées par ailleurs :

  • ·         Le rapport au temps et à l’espace, en tant que contexte de toute action / interaction, est modifié

o   La maîtrise des outils de synchronie / asynchronie des échanges 

o   L’immédiateté en tant que principe d’action

  • ·         La multiplicité des contenus les plus divers et leur accessibilité

 

Avec un impact visible ou potentiel sur :

  • ·         Les modalités cognitives d’appropriation ou de construction d’un objet/d’un contenu : un empilement d’éléments autonomes composant l’objet vs une construction linéaire (narrative ou analytique) de celui-ci, par articulation de propositions. Une différence majeure dont il est urgent de mesurer les conséquences !
  • ·         Les outils de communication qui modulent, prolongent, enrichissent les relations et la sociabilité de chacun, la mettant plus que jamais au centre du quotidien des adolescents
  • ·         La gestion de la sphère privée et l’apprentissage de l’intimité, comme une nécessité pour laquelle les adultes ne sont pas de vrais soutiens, leur maîtrise des modes virtuels de communication et d’expression n’étant pas suffisante.
  • ·         Un rapport sans doute inédit à l’idée de gratuité, comme une évidence et un dû et à partir de là, au sens même de la propriété privé et du bien commun, en fonction des catégories de « biens » auxquelles cela s’applique. C’est en soi un sujet intriguant et qu’il faudrait pouvoir observer dans le temps, jusqu’au moment où cette posture se trouvera confrontée à celle, plus traditionnelle qui fonde les notions de famille et de transmission.

 

Apprentissage et alternance

Une génération très pragmatique, très rationnelle dans sa manière d’appréhender le monde et la vie. Elle ne se nourrie pas de grandes idées, ni de nobles idéaux, ses valeurs sont concrètes et contribuent à assurer le bien-être au quotidien et à réaliser des rêves plutôt sages.

Ainsi, l’une des tendances les plus remarquables de ces dernières années et en lien avec cette disposition, est la montée en puissance de l’apprentissage, des formations en alternance et très clairement des formations qui ouvrent rapidement et de façon sûre les portes du monde du travail.

Si les filières technologiques et professionnelles regroupent presque 40% des jeunes en situation scolaire, l’apprentissage / l’alternance exerce un attrait de plus en plus fort sur les jeunes, même si ces voies peinent à être valorisées par les institutions.

Un pas dans cette direction a sans doute été fait par les plus hautes instances de l’état qui, en autorisant l’entrée en apprentissage à 14 ans (16 ans aujourd’hui), espèrent passer en trois ans de 600 000 à 800 000 apprentis.

 

 La question de la première adolescence posée de façon accrue par la génération actuelle

Cette déclaration et la possibilité de permettre à des jeunes de 14 ans d’entrer dans le monde du travail pose, au-delà de la polémique, la question de la nature même de l’adolescence et de la coexistence d’adolescences.

 

Clairement, le rapport au travail et à l’autonomie financière ne suffisent pas, pour cette génération, à signifier l’accès à une identité adulte. Le salaire perçu permet d’assumer ses loisirs, c’est une source de fierté pour des adolescents qui ont totalement intégré les difficultés de vie de leurs parents ou tout du moins la précarité des acquis.

Partant de là, l’accès à des revenus propres est valorisé et désirable. Rapidement. Des formations longues, mêmes prestigieuses, mais sans finalités professionnelles claires sont décrédibilisées, la démarche est peu valorisante. A lier à cela aussi, les réflexions sur le statut des stagiaires… ce qui est recherché est une véritable entrée dans l’univers professionnel, avec un salaire et les attributs associés. C’est une tendance discrète parce que volontiers minimisée par les adultes, parents et éducateurs, mais elle semble promise à un avenir sérieux et mérite d’être examinée et suivie de près.

 

La seconde question posée ici est celle de l’âge. Mais aussi de la base commune à cette génération si les chemins se multiplient précocement, à 14 ans, soit dès la fin du collège. Clairement, ces évolutions assoient l’opposition classique entre première adolescence et grande adolescence. Dans le même temps, la première adolescence, le temps du collège est, plus que jamais, fondamentale, tant au niveau individuel (la puberté et sa résolution) que générationnel. C’est le temps, quatre années, de l’expérience commune, des valeurs et des modes de vie partagés et consolidés par ce partage.

L’après collège verra se multiplier les modes d’expression de cette génération mais la base, le socle de valeurs et de manières de faire, sera le même.

 

Ces deux temps de l’adolescence sont d’un intérêt égal pour les scrutateurs et marketeurs que nous sommes. La première adolescence donne les clés de la génération, la grande adolescence traduit ces tendances en modes de vie et de consommation.

 

Un mot de la grande enfance, dont on pense, à tort, qu’elle est en voie de devenir l’entrée dans l’adolescence. Les enfants sont attentifs et enclins à répondre aux attentes même latentes des adultes. Qu’ils puissent être amenés, précocement à adopter des comportements et attitudes en miroir avec ceux auxquels ils se trouvent exposés ne signifient pas qu’ils s’y engagent viscéralement comme le feront des adolescents. Les enfants explorent les facettes sociales des situations, comme dans un jeu théâtral,  pas leurs dimensions pulsionnelles. 

Par Cat - Ecrire un commentaire
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