Matty Chiva est parti voici 6 ans, dans quelques jours. Il a été mon maître à
penser comme pour nombre de ses étudiants et encore plus pour ceux qui ont eu la chance, comme moi ,d'être ses thésards. Mais ce qu'il nous a appris, avant tout, c'est le goût de
l'aventure, le goût des questions qui obligent à se lancer, à aller de l'avant .... ce que nous avons tous retenu, c'est que l'aventure ne vaut que ponctuée de grands éclats de rire et de cette
malice qui plissait ses yeux et faisait de chaque cours, de chaque séminaire, une épopée dont nous ressortions étourdis et toujours plus ... affamés !
Ce texte introduit sa thèse. Il dit tout de l'aventure qui seule sait faire
avancer l'humanité.
" Il existe des personnages qui font rêver. L'infant Henri le Navigateur est, pour moi, de
ceux-là.
Le dictionnaire le réduit à quelques lignes: prince portugais (né à Porto, 1394, mort à Sagres, 1460).
(...) Et pourtant quelle existence que la sienne ...
Les croisades sont finies mais leur souffle n'est pas entièrement éteint. Les Porugais, s'assurant le contrôle
de Gibraltar, défendent ainsi leur prestige vis-à-vis des Castillans et rêvent: ils voudraient faire la jonction, par delà les contrées des incroyants, avec le royaume chrétien du Prêtre
Jean, royaume mythique qui existerait, selon les légendes, dans les terres du Levant. Ils espèrent favoriser leur commerce et avoir, pour des prix avantageux, l'or et l'ébène du Soudan. Mais
surtout, les esprits du temps rêvent de "faire reculer les bornes du monde"
Dans ce monde de naissance des sciences, de bouillonnement d'idées, de rêves et de superstitions, l'infant Henri
ne peut pas, ne veut pas, se contenter de songes. Frêle, mal portant, dit-on, il ne peut envisager de voyager lui-même. Alors il se retire au sud du pays, à Sagres, sur le promontoire, au bout du
monde, avec, devant lui, seuls les vagues et le vent du large. Et là, patiemment, il imagine et reconstruit l'univers.
A son appel, les meilleurs géographes, cartographes, astronomes d'alors viennent (...) pour définir, avec les
marins, comment reculer les bornes du monde.
C'est de là, de Sagres et du port de Lagos, que l'infant Henri va lancer ses expéditions. Car il se fait une
certaine image du monde (...) et ses marins, ses capitaines sont là, prolongement de son corps et de son âme pour aller voir et pour lui rapporter leurs découvertes.
L'une après l'autre les expéditions partent; Madère d'abord, puis les Açores sont découvertes. (...) L'horizon
s'élargit mais en même temps les difficultés apparaissent: le monde rêvé à Sagres et le monde réel découvert ne coincident pas toujours. Et la navigation est difficile pour ces marins qui
jusqu'alors n'avaient pour guide qu'une carte des côtes, une boussole et leur foi, et pour toute mesure qu'une appréciation approximative du chemin parcouru.
A chaque retour d'expédition, à chaque expédition avortée, l'infant Henri doit repenser son univers. C'est en
acceptant de modifier sa vision, en apprenant de l'imprévu, en imaginant des techniques nouvelles qu'il peut appaiser la soif qui le consume, pousser plus loin la découverte. Les cartes sont
améliorées, l'astrolabe et le cadran permettent désormais de naviguer en haute mer en se guidant d'après les astres et l'infatigable infant fait (...) construire un nouveau type de navire: la
caravelle.
Il fait reculer les bornes du monde ! Lorsqu'en 1434 Gil Eanes franchit le cap Bojador, il dépasse les limites
du monde connu et va bien plus loin dans l'aventure que nos contemporains arrivant sur la lune, car rien n'était prévisible.
Le royaume du prêtre Jean n'a jamais été découvert, mais le Cap de Bonne-Espérance, la route des Indes, la porte
vers la Chine et les Amériques. (...)
Ce qui me fascine chez ce personnage, c'est sa soif de connaissances, sa hardiesse et en même temps,
l'acceptation de ses limites. (...) Il a su imaginer et intégrer l'inimaginable dans sa vision du monde, il a su faire le va et vient entre une idée et la réalité qui, à la fois, la
confirme, la rectifie, la modifie. Et c'est avec une grande émotion, lorsque j'étais à Sagres, que j'ai mis le bout du pied sur l'immense rose des vents marquant au sol le départ de cet
envol."
Matty CHIVA
"Le doux et l'amer", PUF, 1985.
Vous l'avez dit !